Les vagues

Les vagues sont douces à mes oreilles

Les vagues sont douces

Les vagues sont

simplement

Les vagues suggèrent

avec gentillesse

Les vagues déplient

une âme

Elles disent

le monde est bon

chaque chose est bonne

au bon endroit

Les vagues roulent dans mes oreilles

crachin de l’écume

Les vagues me lavent

Les vagues polissent

Les vagues me lavent de l’intérieur

jusqu’à ce que je sois belle et ronde

comme un galet

Au commencement il y avait un galet

blanc

poli par le sel et l’eau

A la fin il y aura un galet

blanc

poli par la mer et le temps

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Kaléidoscope

Je me balade mais je ne vois pas

Je ne vois pas la rue

Je vois mes pensées propres

Ordonnées

J’ai peur parfois

De la violence que je ne vois pas

Elle est invisible

Sous la peau des immeubles

Mais elle est là

Une musique latino

Echappe des téléphones

Elle existe vraiment

Le téléphone capture le monde

Dans les yeux des passants

Allez vous perdre dans les cours

Vous trouverez peut-être

Un sac plastique accroché au balcon

Un morceau de ciel

Qui découpe les maisons

La rue Descours est une cuvette

Elle forme la lettre U

Si je fais rouler une orange

Elle dévalera la pente

Pour s’arrêter

En son milieu

A travers la vitre

On voit des jambes des visages des troncs

On ne voit pas le sol

Les corps lévitent

Des atomes dans l’espace

En suspension

A croire que la matière nous ment

A la manière des hologrammes

On ne peut pas toucher les corps

Les troncs les visages

Comment savoir

Au-delà de la vitre

Entre le sol et le ciel

Des molécules dispersées

Jambes sans finitions

Ville lumière

Lignes électriques

                                                      Y en effigie

Magnétisme sur la ville

                   Aux lampadaires

                                                                    Un roulement mécanique

Le cri

Un tram traverse la nuit

                                                           Et ces rues

      Où même les chiens s’ennuient

Les panneaux d’abribus

                  L’instrument du supplice

Les morceaux de ferraille

                   Comblent

L’interstice des pensées

Terrains vagues qui se meurent

Les friches portées à bout

De la gueule noire

Et de la suie

Reviennent-ils les mineurs

                                             Du temps qui encrassent

Mon crassier

Brûlons-le

Un peuplier arraché

Au sommet du charbon

Lui aussi parasite

                                Importé

                                                Important

Pour ceux qui se souviennent

De la fenêtre

Ou de son absence

                                                            Des orbites béantes

L’indignation

Sur le visage de nos ruines

                         La bombe aérosol

                                                        Qui maquille

Recouvre

Guérit

Le mausolée

                                                                                   La ville aux dents de scie

Elle est belle pourtant

                                  Malgré

                                                                         La léthargie

Quand elle s’emmêle

                           Dans ses fils électriques

Quand elle danse

                                                                                Notre zone

Du dedans

                            De l’intime

                                                          Elle rêve aussi

Des étoiles

                                                       Au-dessus de nos lignes

Électriques

La bête

La forêt a la bouche en sang et pourtant elle sourit de ces dents de fumeur jaunies par le tabac ou la perte de chlorophylle. Les feuilles arrondies des acacias tremblent sous la brise et c’est comme si la forêt riait doucement, riait du combat à mener contre l’hiver qui s’annonce. Le ciel roule son ventre jusqu’au chemin et menace d’écraser les promeneurs. Il faut presser le pas. La forêt se moque bien des averses. Sous les paupières détrempées des vaches laissées seules dans les champs, elle assène un regard de boxer aux malheureux qui s’aventureraient à s’inquiéter pour elle. Elle exhibe les dents rouillées, le poil humide.

Là dehors ça sent le humus, la fumée et le parfum des promenades d’avant. Celles où le grand-père marchait d’un pas assuré et ne disait pas encore il faut croire en quelque chose mon enfant, il faut croire autrement on y arrive pas, autrement c’est terrible. La forêt se moque bien de nous. Elle n’a pas besoin de croire. D’ailleurs les oiseaux prennent le chœur et grondent sur notre passage. Il est temps de s’en aller.

*

Un quart d’heure assoupie dans la chambre d’enfant et l’obscurité m’avale. Je ne sais plus si les yeux sont ouverts ou fermés. La nuit est pleine comme une jument. La pluie tombe de nuages lourds d’avoir avalé la lune et les étoiles. Pas un bruit que celui du sol qui se gorge d’eau et déborde après avoir bu. J’ai les yeux ouverts car je remarque un faisceau qui brille sous les trombes d’eau. Ça doit être ces petites lampes électriques qui se rechargent le jour à la lumière. Je fixe le point blanc pour mieux me tapir dans la nuit. Je me concentre de toutes mes forces, bientôt je serai engloutie. Au fond du lit, recroquevillée sous les couvertures et le regard rivé sur le jardin-néant, je vais me fondre dans le rien. Je me rappelle lorsque j’avais cinq ou six ans, l’ennui au bord du lit, je m’aventurais dangereusement vers la peur. Il suffisait de penser, alors c’est ça la mort ? Et regarder au bord du précipice, ce précipice d’obscurité, se jurer que la lumière ne jaillirait plus jamais pour se punir d’avoir osé regarder par le trou de la serrure des choses qu’on nous cache dans notre intérêt. Dans l’intérêt de l’enfance. On joue à se faire peur. Alors deux décennies plus tard je me concentre, je laisse le vide me submerger et je lève un pied au-dessus de la lampe de jardin. Mais le vertige n’arrive pas. L’imagination a rouillé sous les averses des nuits trop pleines. Des nuits où je n’ai pas voulu savoir, où je n’ai pas pris le temps de cultiver le frisson et le soulagement du rai de lumière sous la porte, auquel on s’accroche comme ultime rappel.

dimanches contemplation

J’adore déambuler
dans cette ville
où le sens s’échappe
je n’arrive pas
à ne pas regarder
les morceaux de vie des gens
déposés sur la route
Hier encore
perdu des neurones
troqués contre de la tendresse
je crois que je suis folle
je me sens bien comme ça
dans la contemplation
au seuil d’une église
réformée
Il y a des femmes comme Rebecca Warrior
qui ont besoin d’autre chose
que de manger pour exister
et cela me rassure
je suis au sommet de mon art
du grand n’importe quoi
et cela me rassure aussi
de trouver de la beauté
dans les pierres mortes
dans l’effraction du regard
à travers les fenêtres
laissées ouvertes
par les courants d’air
et le bruit des manifs
Si vous connaissez Paul
dites-lui que son poème m’a touchée
au fond de la rétine

Gionesque

L’orage sous la foulée

de la horde

la terre foulée

l’herbe se replie

sous le poids

de la pluie

Je garde la robe grise

pour m’abriter les soirs

où le tonnerre résonne

au creux de la vallée

au pays de Giono

la nature appelle le silence la poésie

Je garde aussi la danse

contemporaine

le soleil sur la peau

la lisière des falaises

où l’on aperçoit l’à-pic

le mystère géométrique

des pinceaux sédimentés

le plaisir de se perdre

dans nos joies incertaines

les cols passés au pas

partager un sourire

comme un quartier de pomme

décroché de la lune

Je garde aussi la malice

les mues – les peaux qu’on laisse derrière nous

pour mieux se reconnaître

la tendresse

du bout des doigts

entre deux souffles

relier les âmes

les hanches sont semblables aux crêtes

chacun de ces instants aux cailloux

déposés sur les kerns

qui sillonnent nos vies

Friches humaines

Le grillage s’est fendu

sur la zone interdite

mes entrailles retournées

la terre fraîche remuée

de la friche

ou de mon estomac

le passage interdit

pourtant la grille est fendue

elle ouvre la brèche

les lignes du temps

la ville est un chantier

ma vie est un chantier

il reste sur les murs

des pans entiers d’existences

des anciens locataires

on aperçoit les ruines

des canalisations

l’ancienne salle à manger – le papier peint

il suffirait de peu

pour en faire un vestige

j’imagine les laitues

essorées au bord du vide

et c’est vertigineux

il faudra bien raser

les murs jaunis

les fondations rongées

par l’amiante et le bruit

de leurs machines voraces

leur soif de nouveau monde

moi je préfère rester

dans la zone interdite

j’y incruste les secrets des anciens locataires

j’y incruste mes doutes

sur la mégalomanie

des métropoles sanctuaires

des éternels chantiers

sur les friches de la ville

tant que les murs tiennent

que le papier peint dessine

la possibilité

d’une autre trajectoire

je piétine les chantiers

les projets d’urbanisme

pour célébrer les ronces

les bombes aérosols

d’une ville anachronique

qui refuse de s’éteindre

d’une ruine malmenée

sublimée en vestige

Exil

le lieu : llenar

on retrouve dans tes pupilles

la saturation de la Gran Via

déployée sur la ville

parcourue des mille signes

qui fourmillent sous ta peau

ta langue a oublié le sens

les murmures du signifiant

le cerveau indisponible

tes jambes déplient

un monde où les feuilles mortes traversent

sans regarder

parce que le corps est empli

d’un trop plein

que tu oublies d’inventer

la nuit allume le vide

elle emplit tes poumons

bientôt expire

tes volutes

sur le Matadero

Ataraxie

Jamais encore je n’avais éprouvé pareille joie. Ce matin d’août, alors que le soleil glissait sur la colline, elle se déposait au creux de l’âme. Elle libérait de l’injonction.

Quand j’avais souhaité déambuler parmi les champs et mes souvenirs heureux, la boîte noire du silence s’était déclenchée. Avec elle, l’obsession du choix frappait aux vitres de la mémoire. La brume traversait les estives et dispersait la trace. On ne pouvait pas être si prompt à oublier les joies faciles. Je refusais cette idée. Mais l’amnésie grignotait le bonheur. Quelques années sans y songer, les vestiges engloutis. Et cette absence de vérité radicale m’accabla.

Pourtant, à l’intérieur du vide, le lent processus des connexions neuronales débutait. A contempler le ciel qui pâlissait au-dessus de la forêt. Quand j’étais enfant, je rêvais d’être un arbre. Les branches transperçaient les toiles, la cime, la voûte. Je gonflais d’une sève chaude qui contenait l’été. Est-ce que les arbres se demandent à quel point de leur vie ils ont culminé ?

Le passé avait beau fuir et infiltrer la terre meuble, je me fiai aux racines. Il n’y aurait pas de grand soir. L’événementiel de la joie, cela n’existait pas. Il aurait sans doute fallu choisir pour sublimer le poème. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi. A tâtons, je caressais les souches et une somme de certitudes : la joie demeurait en nous-même, suffisamment habile pour ne pas se laisser piéger par un instant de passage.

La joie se glissait dans les interstices, comblait les brèches. Elle avait l’odeur des œufs grillés et du lard. Grésillait dans la poêle. Jaillissait d’une cascade, du bruit de l’eau, de la clarté. Elle avait le goût du renoncement, elle était simplement, sans réfléchir. Là, en plein plexus solaire. Elle rompait les digues et les croyances. Détachait les fils un à un. Calmait la peine, les promesses déconvenues. Elle proposait le ciel. Étirait le temps et les nuages, filigranes d’absolu. Se déposait dans nos regards, ceux des enfants. Elle déplaçait les soleils. Amplifiait la respiration et les mouvements. Emplissait les poumons. Se cachait dans la brique, les pierres, les grandes étendues. S’arrachait parfois aux autres, la liberté, l’ennui. Restait toujours légère, sans devenir insoutenable. S’offrait dans la chair d’une orange. Alliait le sucre et l’amertume choisie. Elle chantait dans les airs, glissait sur les danses. Elle portait un parfum. Elle était innommable. Pourtant on essayait de graver son nom sur le tronc des arbres.

La joie venait parfois à manquer. Mais on la retrouvait toujours dans nos mains, leur chaleur. Ces mains qui nous accompagnaient depuis le commencement et resteraient là. A bout de branches, réceptacles de nos vies.