Faire l’amour avec les mains

respirer l’obscurité
fines pressions exercées sur la paume
le pouce appuie
dessine les lignes de vie
canal carpien
modèle les phalanges
l’index caresse la chair
devine le trapèze
redécouvre la peau
l’espace
entre le majeur et l’annulaire
reprend souffle s’accélère
frissons dans la nuque
frôler les veines
poignets dissous
cassés
se cherchent
ongles suggèrent par saccades
pression insiste
renouvelle
main rencontre main
respiration
corps retrouvé

Publicité

Cuisine lascive

poêle sur le feu
pellicule d’huile sur le mur blanc
cuisine lascive soudain je n’ai
envie de rien
que de ta peau
du jus brûlant
jaune d’oeuf
gicle dans ma bouche
les pupilles
salives dilatées
mâchoire contre mâchoire
envie de rien
que de tes canines
contournées par voie d’eau
pour que coule le jus
de ta langue
sur le palais humide
de t’avoir attendu
quand tu respires dans ma bouche
l’air opaque
se convulse

Brûlures

Je voudrais me toucher sur les planches d’un théâtre

Spectateurs sans visages

Forcés à regarder

Le désir

Débordant de mes lèvres

Couler le long de mes cuisses

Projections abrasives

Entre nous

Le quatrième mur et

La forteresse

Du souffle saccadé

Dans les vagues fracas

Il faudra saccager

Je dévisse les planches une à une

Je confectionne un feu

Mord la chair et la paume

Ne pas crier

L’envie est un murmure

Glissé de ma bouche

A ta bouche qui me brûle

Sur les lèvres gonflées

Prêtes à avaler le monde

Embrasement des entrailles

Et soudain le silence

Vertigineux

Je danse sur les cendres d’un théâtre bûcher

rêve #1

Je le prends par le cou, il se retourne et pose sa tête à l’endroit entre les épaules et la mâchoire. Je ne vois plus ses yeux mais je sais qu’ils rigolent. Ses yeux rient tout le temps. Avant je pensais qu’ils se moquaient de moi. Aujourd’hui je crois que ses yeux sont un peu gênés. Un peu gênés de rire comme ça, devant moi et puis les autres. Je vois les notes dans son téléphone comme si j’étais à l’intérieur. Lui aussi écrit des poèmes. Je ne me souviens pas du poème. Mais il y avait des mots comme miettes, coule, doutes, ieps (j’ai bien aimé l’usage du verlan). Cela pouvait être : 

Je voudrais voir l’intérieur de toi

les miettes qui coulent sur ta tête

qui font couler les doutes 

les enracinent dans tes ieps

Ou peut-être pas. Je me souviens que je pivote mon regard à l’extérieur du téléphone, vers sa nuque déposée sur mon cou. Je ne veux pas lire. Comme après la première cuillère d’une part de tarte à la framboise. L’étonnement sur les papilles. 

arcane 8 en guérison

une lumière le soleil froid

de ce mois d’octobre de l’hiver déjà

peut-être l’automne

les feuilles lourdes sur le sol

autour de nos tasses vides

sur une place quelconque

je me dis

pourquoi avons-nous tant besoin d’aimer

est-ce qu’on peut inventer un mot pour chaque manière

chaque être

et lui donner

le soleil à l’intérieur une ouate enveloppe le corps

mais je ne dis rien

je souris seulement

il fait doux aujourd’hui

marcher en silence

juste à côté

dans les bras

plus à côté

en dedans

et je me dis

que ce n’est pas grand-chose

mais que c’est doux

de ressentir

les choses justes

par moment

la vie

agencée

Sauvage soleil

Les pins parasols se déplient

Sur nos têtes étourdies

Le vent se dresse un brin

A tes poils hérissés

Ta nuque avalée

Par les dunes

Une tête sans corsage

Les vagues qui lessivent

Ton duvet invisible

Je t’ai à l’œil

Nue

Peut-être encore ce soir

Te trouverais-je dévêtue

De tes tristes cordages

Qu’on amarrait au port

Sourire au bastingage

Je revois les badauds

Le goût de la crème solaire

Comme de l’orange

A l’eau

L’azur ramollit

Nos cerveaux embrumés

La digue échappe aux cris

Des mouettes enragées

Les falaises de tes côtes

Se dressent à mon esprit

Si la lune s’alanguit

Si le rythme persiste

Si nos bouches s’aventurent

A tes rives humides

Peut-être reviendras-tu

Au coin d’une cigarette

De tes lèvres mouillées

Mendier des allumettes

Le bateau est parti

La voile s’est levée

Comme tes cheveux épais

Sous l’eau de Jupiter

Je reviendrai demain

Balancer des galets

Le long de ta peau brune

Ancrée dans l’air marin

Amiral Déraison

Nous voici revenues

Tant pis pour la morale

Ce sera l’été prochain

Cycles

I

De ces jours bleus où j’ai pensé renaître

Consolider les os et la structure

De la colonne vertébrale

En cimentant le squelette

Des amours mortes – du goût maussade

Il faudrait peut-être préciser

Que la chute n’a rien d’héroïque

Ce qu’elle a de grandiose

Dans sa banalité

Sédimente nos êtres

La cicatrisation

Couverture de survie

Le poids d’un autre homme allongé sur ma chair

Sur la lombaire tassée

L’embrasser à pleine dent

Sans douleur – sans peine

J’ai peu aimé enfin

J’ai vu beaucoup de tendresse

Dans le lent processus

De cicatrisation

J’ai retrouvé l’adresse

Les gestes et la pudeur

De la nuit reproduite

En mille particules

J’ai confiance – sans doute nous sommes guéris

Je sais que ma colonne

Portera la nuque

La tête droite

Les connexions neuronales

Le souvenir d’un monde nouveau

Le besoin d’exister

A travers les mots

De sublimer la chute – la calcification

II

Ce qu’il y a de positif à

L’écœurement

C’est qu’il m’ôte le cœur

Le dévisse de la poitrine

« En maintenance » qu’ils disent

Je dois construire la méthode

Pour continuer à exister

Rigoureusement

Me défaire des spirales où je n’ai

Jamais appris à nager

Je continue de découper dans la chair

Les morceaux de fer blanc

Les lilas les iris

Que nous n’avons pas récoltés

La saison avance

Je dois me séparer de tout

Ce qui est superflu

Les lilas les iris

Pour que la sève remonte

Irrigue les effluves

Ou mon corps bousculé

Par l’été qui impose

De suspendre la vie – les préoccupations

De se relier au rythme

Des arbres en rhizome

III

Les cigales coulent sous mes paupières

Frappent doucement à la porte

Des cils – sur les yeux refermés

– Disons mi-clos.

La ligne d’horizon s’enfuit

Sur la pierre – le calcaire

Est-ce que ma bouche

Les cavités

Deviennent troglodytes

Lorsqu’elles s’arriment à mon visage ?

Je ne suis pas très sûre

De la pertinence des réflexions

Qui traversent mon cerveau

Courants d’air (?)

Parfois les corps se replient

Se penchent en avant – sur eux-mêmes

Alors ils deviennent les ombres

Du feuillage mouvant

La lumière les taquine

Les contours s’amenuisent

Il y a dans mes tympans

Les cailloux de cristal

Qui craquent sous nos pas

Et dévalent la courbe

Des collines – de mon dos

Dégringole la sueur

Gouttes sourdes sur le sol

J’aimerais que leur sel

Sédimente la terre

Un ancrage profond

Incrusté dans la roche

Si l’aube est douce

Comme si les lèvres riaient

les dents avalent

la gorge déployée

et le son

qui remonte en dedans

le soleil

explose dans les rires

Comme si le monde

montait le volume

Comme si la nuit

ne voulait pas se taire

pour qu’existent les étoiles

inventer la musique

Comme si la musique

avait enfanté du jour

et la nuit

parrainé la naissance

de l’aube

où tout se fait tumulte

excitation des sens

Comme si je voulais dormir

les yeux restent ouverts

ils tournent dans le vide

s’accrochent au néant

je les ferme sur nous

sur la tendresse

Comme si tout cela

n’avait pas d’importance

la légèreté

des mœurs et l’ivresse

Comme si peut-être

la liberté se cachait

dans le pli du coude

quand les lèvres s’y posent

et rient

pour faire naître le jour

les mots qu’on ne dit plus

Le rayon de la bibliothèque

a piètre allure aujourd’hui

je remonte les lignes

jusqu’à tes mains qui parcourent

les pages

vibrantes

ou bien la peau

le cuir épais des couvertures

que tes doigts caressent

comme s’ils voulaient toucher

au creux de l’histoire

les fondations

de cette cathédrale politique

des châteaux

érigés entre nous

moi aussi j’apprends

que les mots sont bien peu

ou parfois un peu trop

pour contenir tout ce

que la pensée attire

les systèmes

jetés sur la toile

de nos vies

déterminées

j’apprends aussi

que le temps se réfugie dans les livres

que Madrid continuera d’exister

et les petites librairies ne voleront

plus

la couleur de tes yeux

Château Margaux

Quand je parcourais de nuit cette rue interminable pour te rejoindre, que je montais l’escalier sans jamais savoir à quel pallier m’arrêter, que tu m’ouvrais la porte avec ce sourire gêné accroché sur le cœur, quand je m’asseyais au bout du canapé pour ne pas avoir à te toucher, même si j’en avais bien envie mais au fond je ne savais pas trop ce que je voulais, dans cet appartement baigné de poussière – où je comparais les gravats entreposés dans ta cuisine à mon âme et tu partais d’un rire léger, je ne riais pas moi, quand tu ouvrais la deuxième bouteille, un vin mauvais sûrement, je n’aurais su le dire très clairement dans l’état où nous nous trouvions, quand je me levais pour danser, parce que quand je danse mon cerveau se tait enfin, quand je le priais de me laisser tranquille quelques minutes, de me laisser te donner l’affection que tu méritais à grand goulot de rouge, rouge comme mes joues qui s’échauffaient à force, quand je tournoyais et que tu me regardais de ces yeux que je n’avais jamais vus, des yeux de ceux qui aiment, profondément, sans injonction, ou justement avec cette injonction insoutenable de la réciprocité, alors je repartais de plus belle, pour ne plus les voir ces yeux, pour ne plus l’entendre cet amour. J’allais rendre dans les toilettes la piquette et les bons sentiments.

Pourtant il y avait ces nuits, lorsque nous passions des heures l’un dans l’autre, à nous confondre, souffles synchrones et que j’accrochais mes doigts dans tes cheveux pour ne pas te perdre, que tu prenais ton temps comme si le lendemain nous appartenait, comme si nous nous appartenions, que je te suppliais de me serrer plus fort, que je voulais sentir ta peau sur chaque centimètre carré de mon corps, quand je ne voulais rien d’autre que cette présence qui m’entourait et que toi tu étais là, présent jusque dans le creux de mon ventre, que tu remontais par vague jusqu’à mes lèvres et dans mes doigts, électrisant, quand j’aurais voulu que tu me mordes, que je ne souhaitais que tressaillir, vibrer jusqu’à ce que l’un de nous finisse.

Alors je t’inondais de mes mots doux. Je ne crachais plus sur la piquette, ni les bons sentiments.