Ennui

J’ai tout le temps envie d’avoir du temps pour moi et quand j’ai du temps pour moi je ne sais pas quoi faire et je ne fais rien de ce que je me dis que je vais faire quand je suis occupée et que je pense au temps libre et c’est vertigineux alors je ne fais rien et je n’ai plus envie ni du temps libre ni de l’occupation c’est comme un renoncement qui me gagne à l’usure et vient de nouveau l’heure où il faut se remettre à faire quelque chose et repenser au prochain temps morne où je pourrai penser à faire ce qui me plaît vraiment.

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Autour d’un riesling

Tu penses que l’humanité va s’éteindre
Une théorie démontre qu’aucune mort humaine n’est à déplorer du fait des météorites
Un jour on sera si vieux que nos poils feront la longueur de nos années
Tout concorde pour dire que ça va être la merde
J’aimais bien quand les chiens passaient sur la place
Les rides s’allongeront jusqu’à nos chevilles
Un jour j’ai vu un film où les hommes faisaient l’amour avec leurs tentacules
Ils sont où les chiens
C’est jeune vingt ans
On se connaissait pas
On ne se connait pas soi-même

Patience (l’hiver)

Demain peut-être
ressuscitera le présent
engourdira l’avenir
en suspension
puisqu’il existe autre chose
que mon grand firmament
le je des autres existe
il a peut-être une forme
il forme sûrement un désir
le désir des autres existe et moi je
me sens en suspension
une petite mare formée par les remous
des rendez-vous que j’accepte de manquer
pour exister
simplement

Sub.versive/sub.normale

Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.

Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà morts et infécondes, privés de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.

Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.

Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.

Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.

Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.

Et j’y tiens.

Raisons vernaculaires

Un cyclone 

Des parois dévastées 

Dans le cerveau ombilical

Le bruit sourd du tumulte 

En dedans 

Ici tout est calme

Le château flotte dans le coton 

Molletonné 

Il faudra s’y blottir

Véhicule lunaire 

Rompre la pesanteur 

Elle dit 

J’étais accrochée par la racine et j’ai mangé de la terre

Pour que poussent dans la tête 

Des fleurs non venimeuses 

Le corps est lourd

Je n’ai pas d’inquiétude 

Regarde l’absence de plis sur mon front

Je souris légèrement

Les lèvres remontent vers le ciel et le visage s’anime

Elle dit 

Je veux rester dans la vie (que se passe-t-il à coté ?)

Le visage est une surface 

Une façade poreuse

Il cache la plateforme 

L’intérieur 

Cossu et sombre 

Des rats grignotent les fils de la raison

Une fée passe régulièrement les recoudre 

Elle dit 

Regarde, je t’apprends à faire tes lacets 

De jolis nœuds 

Que les rats ne voudront plus ronger 

Le silence est profond

Il fait bon ici 

Béantes

Tes questions me font des trous dans la tête

Il y a des trous dans ma tête et les pensées s’écoulent

Je ne peux plus penser parce que je pense

Aux trous dans ma tête

Je vois les pensées dégouliner sur le sol

Elles forment de petites flaques

Ovales

Il y a des trous dans ma tête

En forme de points d’interrogation

Mais je ne peux pas répondre moi

Les questions remontent le long du nerf optique

J’ai peur qu’elles crèvent les yeux

Alors je cache la rétine

Avec mes paupières

Et mes mains sur mon visage

Pour les protéger

De tes questions

Je colle des bouts de scotch

Sur les trous dans ma tête

Linge sale

J’admire les gens qui ont la force
de trier leurs vêtements
pour en faire des machines
laver le blanc
séparément
J’aimerais être ordonnée
avoir un tiroir pour chaque chose
ranger les pensées
à l’intérieur de mon cerveau
laisser l’espace
net
Je pourrais commencer
par choisir moi aussi
le bon adoucissant
la température
adéquate
Je n’arrive pas
a m’y intéresser
ni à trouver cela nécessaire
J’ai dû faire une machine
je n’avais plus de sous-vêtements
propres
ce n’est pas fonctionnel
la laine a encore
rétréci
par ma faute
ou celle du programme
inadaptés
peut être que les perspectives
et l’argent
rétrécissent également
peut être que je vais rapetisser
jusqu’à devenir une enfant
mais c’est une autre histoire
Je vais étendre
le linge
froissé

Corps aqueux

Les cheveux blancs — un nuage qui s’oublie

Un carré de soleil — la trace

Des années de teinture imprimées

En petites taches sur

La boîte cranienne

Le cou hégémonique — le balancement des échassiers

La voix sourde qui enfle — une baleine surgit

L’humilité des fanons — les muscles distendus

Par le temps

Les yeux cristallins — un miroir sur le monde

Derrière les vitres épaisses comme une couche de protection

Sur le bleu de la sagesse

Voilé de quelques maladies

Du tissu conjonctif

Les mains tordues en bâtonnets de bois noueux

Les veines saillantes — la sève sous l’écorce

Repliées sur le ventre rebondi — un simple ballon d’hélium

Gonflé au fil des jours (des préoccupations)

La poitrine anémone

Le corps d’algues marines

Émersion

L’âme qui surgit
Sur ces toits crépusculaires
Dans ton rire qui descend
La rivière de nos lits
De la sève qui nous mord
Et se lie au firmament
Qui s’élève dans ton souffle
A la poussière de tes pas
Qui exulte de tes danses
Dans tes poumons gonflés
Qui hurlent la démence
Sous ton sourire et sa peinture
Dans l’éclat, dans l’absurde
L’âme qui se relève, enfin

Valises

Dans la buée

molécules d’eau

elles se dessinent

un chemin à la surface

ta main sur la vitre

efface la brume

le doute

ou les gouttes

qui se referment

et meurent

sur ta paume

les rigoles

A l’intérieur du rayon

sous la grande voûte

de notre paresse

sur l’herbe jaunie

par le tabac

tes doigts vieillis

l’odeur persiste

dans tes cheveux

la sueur

La méditerranée

l’iris

et le battement des cils

qui remonte à la terre

jusqu’à mes rives

le frémissement de la mer

et des entrailles

la plongée

sous-marine

Revenir demain

dessiné à la craie

l’écriture maladroite

passablement penchée

les rayons de conserves

mortes dans la nuit

l’épicerie a fermé

Jour saint au village

le monde à la messe

ou la buvette

qu’importe

le berger est parti

le chien somnole

sous le soleil blanc

la léthargie