Le seuil

Me voici au seuil. Des autres et de ma vie, à ce tranchant de l’âge qui fait tumulte. Depuis mon seuil, je vous contemple. Vous les autres, à d’autres seuils, seuils d’autres vies. Nous nous observons et l’inflexion de vos regards voudrait réconforter. Vos yeux signifient je comprends, du bout des paupières, de l’ancien seuil de ma vie traversé pour cette île où tout te paraît calme. En vérité, les autres ont oublié. On oublie ce qui est désagréable, les sandwichs avalés trop vite pour mieux les faire descendre, les feux d’incendie qui retardent nos trains et les messages laissés sans réponse, on oublie qu’hier nous étions trop pressés de vivre.

Depuis mon seuil, je m’évertue à grandir et à rester petite. A porter cette envie de créer qui me dépasse, s’étend, s’épanche, et alors vous savez détourner le regard comme s’il y avait quelque chose d’indulgent à ne pas vouloir voir les autres faire leurs armes. Nous portons l’impatience des grandes révolutions. Nous nous évertuons. Je le sens dans mon ventre, sous mes cils et sur ma peau toujours marquée par l’acné. Je le sens quand je dors, quand je me réveille, les rêves à moitié dissipés et que je refuse de faire semblant de vouloir autre chose que ce que je veux, parce que je sais ce que je ne veux pas, me résigner.

Depuis mon seuil, j’aime votre seuil. Votre seuil qui dit patience, vos ridules d’expression et vos fronts marqués d’avoir trop parlé sans mots, rien qu’en levant les sourcils. J’aime votre seuil parce qu’il me donne de l’espoir. Vos visages ont assez vécu pour dire tout passe et le penser. Nous luttons pour un billet de train mal composté, les sandwichs descendus trop vite, nos amours mal dessinés, nous luttons pour nous connaître, nous luttons pour publier, nous luttons par vanité, par jeunesse. Vous souriez, parce que vous savez que tout passe. De seuil en seuil. Mais pas le désir.

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