Sub.versive/sub.normale

Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.

Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà morts et infécondes, privés de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.

Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.

Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.

Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.

Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.

Et j’y tiens.

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