Ataraxie

Jamais encore je n’avais éprouvé pareille joie. Ce matin d’août, alors que le soleil glissait sur la colline, elle se déposait au creux de l’âme. Elle libérait de l’injonction.

Quand j’avais souhaité déambuler parmi les champs et mes souvenirs heureux, la boîte noire du silence s’était déclenchée. Avec elle, l’obsession du choix frappait aux vitres de la mémoire. La brume traversait les estives et dispersait la trace. On ne pouvait pas être si prompt à oublier les joies faciles. Je refusais cette idée. Mais l’amnésie grignotait le bonheur. Quelques années sans y songer, les vestiges engloutis. Et cette absence de vérité radicale m’accabla.

Pourtant, à l’intérieur du vide, le lent processus des connexions neuronales débutait. A contempler le ciel qui pâlissait au-dessus de la forêt. Quand j’étais enfant, je rêvais d’être un arbre. Les branches transperçaient les toiles, la cime, la voûte. Je gonflais d’une sève chaude qui contenait l’été. Est-ce que les arbres se demandent à quel point de leur vie ils ont culminé ?

Le passé avait beau fuir et infiltrer la terre meuble, je me fiai aux racines. Il n’y aurait pas de grand soir. L’événementiel de la joie, cela n’existait pas. Il aurait sans doute fallu choisir pour sublimer le poème. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi. A tâtons, je caressais les souches et une somme de certitudes : la joie demeurait en nous-même, suffisamment habile pour ne pas se laisser piéger par un instant de passage.

La joie se glissait dans les interstices, comblait les brèches. Elle avait l’odeur des œufs grillés et du lard. Grésillait dans la poêle. Jaillissait d’une cascade, du bruit de l’eau, de la clarté. Elle avait le goût du renoncement, elle était simplement, sans réfléchir. Là, en plein plexus solaire. Elle rompait les digues et les croyances. Détachait les fils un à un. Calmait la peine, les promesses déconvenues. Elle proposait le ciel. Étirait le temps et les nuages, filigranes d’absolu. Se déposait dans nos regards, ceux des enfants. Elle déplaçait les soleils. Amplifiait la respiration et les mouvements. Emplissait les poumons. Se cachait dans la brique, les pierres, les grandes étendues. S’arrachait parfois aux autres, la liberté, l’ennui. Restait toujours légère, sans devenir insoutenable. S’offrait dans la chair d’une orange. Alliait le sucre et l’amertume choisie. Elle chantait dans les airs, glissait sur les danses. Elle portait un parfum. Elle était innommable. Pourtant on essayait de graver son nom sur le tronc des arbres.

La joie venait parfois à manquer. Mais on la retrouvait toujours dans nos mains, leur chaleur. Ces mains qui nous accompagnaient depuis le commencement et resteraient là. A bout de branches, réceptacles de nos vies.

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